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22/06/2009

Ce que nous enseigne le printemps de Téhéran

Depuis le début des évènements de nombreux journalistes ne savent pas comment réagir face au phénomène Twitter. Cela peut se comprendre car la profession dans son ensemble traverse une crise sans précédent. Crise économique avec les menaces de disparition de la presse écrite, crise morale aussi et surtout. Jusqu'ici on nous a appris qu'un journaliste "digne de ce nom" (j'emploie ici volontairement des guillemets car cette formulation figure dans la charte des journalistes), qu'il devait opérer à visage découvert, maintenir distance et neutralité par rapport aux parties prenantes à un conflit (qu'il s'agisse d'une grève, d'une manifestation ou d'une guerre), et enfin à ne relayer que des informations recoupées, et/ou provenant de "sources indépendantes". Donc, face à twitter, beaucoup de journalistes tordent le nez. La raison principale est existentielle: Comme le prouve la couverture des évènements en Iran, ils (même la télévision) sont battus à plate-couture par les blogueurs. Cela vaut sur la rapidité, et même dans une large mesure sur l'exactitude des faits rapportés. Il est vrai que beaucoup d'informations fantaisistes, beaucoup de "hoax" sont diffusés sur Twitter. Pourtant, depuis le début des manifestations, je m'informe de manière quasi compulsive sur Twitter et je suis de plus en plus navré lorsque je branche une radio ou une télé: formulations vagues, abus de conditionnels, quand ce n'est pas tout simplement aveu d'échec et d'impuissance. A France 24, comme ailleurs, j'en suis sûr, nous faisons de notre mieux pour relayer les infos du net, mais nous sommes encore un peu maladroits et réticents devant ce que certains vivent comme une dépossession. Or nous ne devrions pas avoir peur.
Les envoyés spéciaux sont, on l'a dit, empêchés de faire leur travail, menacés et priés de dégager à l'expiration de leur visa. Mais pour les confrères iraniens, c'est encore pire, beaucoup ont été arrêtés, et ont disparu. Demain qu'apprendront nous sur leur sort? Dans ces conditions, notre travail consiste à collecter le plus de témoignages possibles provenant d'acteurs du soulèvement populaire. N'est-ce pas ce que l'on fait, déjà, lorsque , par exemple, on interroge un manifestant par téléphone? Bien sûr le risque de manipulation ou simplement d'erreur existe, mais ce risque n'est-il pas inhérent à l'exercice de ce métier? Avec le temps on apprend à le déjouer, mais qui peut affirmer qu'il ne commettra pas d'erreur, ne sera jamais abusé? Commettre des erreurs n'est pas grave, ce qui l'est c'est de ne pas le reconnaitre, de ne pas rectifier, corriger quand et si on s'en aperçoit. Ce métier est inconcevable sans prendre ce genre de risque qui n'est pas mortel et sans commune mesure, soit dit en passant, avec ceux que prennent les journalistes qui bravent les interdictions pour se méler aux cortèges. Or, depuis que j'utilise Twitter pour rester informer en temps réel et parce que je ne trouve plus mon compte sur les télés et les radios, je suis frappé de voir à quelle vitesse on apprend à éviter certains pièges, à faire le tri entre les sources dont le serieux (ou le manque de sérieux) apparait rapidement. De plus le système du RT (ou retwitt) permet de donner une information en la sourçant, ce que beaucoup de journalistes des medias traditionnels oublient de faire depuis bien longtemps!
Pourtant, lorsque- de plus en plus souvent- ceux-ci reprennent des infos du net, ils prennent de telles précautions que cela en devient presque risible.Pourtant, ces derniers jours ils ont du se résoudre à le faire putôt que de se trouver dans la situation de n'avoir rien à dire, ou de n'annoncer que des infos qui sont sur Twitter depuis 24 heures! Personellement, lors de la première manifestation violente de la semaine dernière, alors que les sources "officielles" parlaient d'un mort, j'ai dit à l'antenne que certaines sources sur twitter avançaient 7 morts. J'ai pris le risque d'être démenti, mais le lendemain matin j'ai constaté avec plaisir que ma radio préférée reprenait ce chiffre sur son antenne! Grâce à Twitter France 24 avait plusieurs heures d'avance! Quand à l'exactitude, je crains malheureusement que nous ayons été encore en dessous de la réalité.
Utiliser Twitter demande un apprentissage (ça va très vite encore une fois!), mais comme on apprend à lire une dépêche d'agence, un article de journal, à hierarchiser la fiabilité des sources d'information. Je ne peux m'empêcher de me demander ce que cache la frilosité d'un certain nombre de confrères (pas tous fort heureusement): paresse? conservatisme? manque de formation aux nouvelles technologies? Il y a sans doute un peu de tout cela. Mais je crois que beaucoup sont en réalité complètement déboussolés. En fait, ils se rendent compte que notre métier est en train de changer rapidement et il ne savent pas si c'est en mieux. Or je pense que l'on a besoin d'eux, de leur formation initiale et leur "professionalisme" pour que cela n'aille pas n'importe où. A condition qu'ils admettent deux principes nouveaux:
1: Informer exige de travailler en réseau. Il n'y a plus de magistère de l'information (la dépèche, le 20 heures, le "grand" journaliste qui sait etc.). Même sur le terrain, au coeur de l'évènement l'envoyé spécial aguerri peut commettre des erreurs voir des fautes. L'histoire récente est pleine d'exemple de ce genre. Publier une info necessite de plus en plus de la soumettre au savoir des autres (et pas simplement à leur jugement). Ce travail de coopération permet justement de corriger certaines erreurs, de confirmer certains choix etc. Croire aux sources "indépendantes" et donc supposées "infaillibles" est une illusion. Ça l'a toujours été. On l'admet pour les sources gouvernementales, mais c'est aussi vrai pour les sources non-gouvernementales. Tout le monde a son prisme, ses préjugés. Il ne s'agit pas toujours de tromper volontairement l'opinion. Le travail en réseau améliore la fiabilité des circuits d'information. Je me souviens d'une époque où l'on croyait encore qu'une information publiée par Le Monde était en béton. Aujourd'hui il n'y a pas moins, mais pas plus d'erreur sur Twitter que dans n'importe quel journal, ou sur n'importe quelle antenne.
2: Plus fondamentale encore: Informer ne peut se faire sans s'autoriser à laisser libre cours à une certaine empathie. Je dis "laisser libre cours", car je sais que le journaliste ressent ce besoin d'empathie. Sinon c'est une brute cynique. Mais au moment de prendre la plume ou de passer à l'antenne, il se croit obligé de le réprimer. Croire que cette empathie obscurcit le jugement est une erreur profonde. Déjà, devant les tentatives de génocide en Bosnie les plus grands reporters se sont rendu compte qu'il était non seulement illusoire mais criminel de maintenir la balance entre les victimes et les bourreaux. L'idée même d'objectivité est une illusion et l'acharnement de certains à maintenir une égale distance émotionelle entre les protagonistes d'un conflit est au moins chimerique, ou pire dangereuse. Je constate que beaucoup de reporters avouent facilement qu'ils ne parviennent pas, ou plus, dans certaines situations à retenir cette empathie spontanée et naturelle qui est intrinsèque sur Twitter. La communauté Twitter soutien les manifestants en Iran, comme 90% des journalistes (au moins!) en leur fort interieur. Il ne s'agit pas de désinformer, de distordre les faits, encore moins de se transformer en agent de propagande, mais seulement d'admettre enfin que le métier de journaliste n'est pas scientifique. Ou alors que c'est une science humaine!

 
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