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21/04/2009

Naufrage de l'antiracisme

La presse, les diplomates et responsables politiques, ceux qui sont censés "faire" l'opinion sont tombés les deux pieds devant dans un piège subtil tendu par Mahmoud Ahmadinejad. Leur indignation a l'air d'avoir été écrite d'avance, tant ils s'attendaient à un dérapage annoncé et d'ailleurs fort prévisible de la part d'un homme qui a déjà eu maintes occasions de dire que l'extermination des juifs d'Europe était à ses yeux "un mythe" et qu'Israël devait être rayé de la carte. L'outrance du propos permet aujourd'hui à nombre d'Israéliens de comparer le président iranien à "un nouvel Hitler", ce qui est à peu près aussi aberrant, et a surtout le regrettable effet collateral de banaliser la barbarie nazie. Or hier, à la tribune de l'ONU, le président iranien a démontré qu'il était le digne héritier d'une diplomatie persane réputée pour sa sophistication et, surtout qu'il ne fallait pas le sous-estimer.

Il a bien sûr tenu des propos choquants et déplacés, mais de façon plutôt moins virulente qu'en d'autres occasions, comme s'il cherchait, sans rien abandonner de ses positions sur Israël, à ne pas se caricaturer à quelques semaines des élections et alors qu'Obama lui propose de reprendre le dialogue.

Qu'a-t-il dit, en effet? Rien de bien nouveau chez lui, à savoir qu'Israël est un Etat illégitime et raciste, créé par l'occident en prenant prétexte de la "souffrance juive" durant la seconde guerre mondiale et qui a dépossédé les palestiniens de leur terre. Bref, il a repris à son compte une opinion fort répandue dans le monde arabe, celle du refus d'Israël, Etat Juif, "cancer" dans la région. On peut noter qu'il s'est abstenu de tout propos negationniste, s'en tenant à un vague concept de "souffrance juive". Pour le reste, il a repris à son compte les conclusions de Durban I qui faisaient d'Israël le pays raciste par excellence. On ne voit pas ou est la "rare violence" qu'a cru déceler Libération, ou le "discours de haine" qu'a cru entendre un Nicolas Sarkozy dont l'indignation parait très affectée. Par la suite, lors de sa conférence de presse, le président iranien a eu beau jeu de reprocher aux occidentaux-et davantage encore aux manifestants hostiles- de ne pas respecter sa liberté d'expression, et de ne pas vouloir écouter des opinions différentes des leurs. Il s'est ensuite livré à une critique assez démagogique de l'ONU, dénonçant le privilège du véto que s'arrogent 5  puissances depuis 1945 et en défendant le principe "démocratique intégral" de coexistence entre les nations, que l'on peut résumer ainsi: un pays, une voix. Ahmadinejad, avocat de la liberté d'expression et de la démocratie, avouez qu'il y a là une extraordinaire pirouette: les vraies démocraties, qu'elles aient boycotté la conférence ou aient quitté la salle, étaient désignées au reste du monde comme intolérantes, irrespectueuses, hypocrites, soucieuses de sauvegarder leurs privilèges et incapables de supporter la critique d'Israël. Tout cela devant toutes les télévisions par satellites, occidentales, russes, chinoises et bien sûr arabes. Un coup médiatique planétaire, un Hold up complet sur la conférence anti-raciste. Voici ce dont révait Ahmadinedjad.

Ceci pouvait-il être évité? Peut-être pas. Nous avons, nous les démocraties (qui ne sont pas toutes occidentales) un réel problème face à ce rapt des valeurs des droits de l'homme par des pays qui passent leur temps à les piétiner. Comme le rappelle le rapport d'information que vient de remettre Robert Badinter à la commission des affaires européennes du Sénat,les démocraties sont systématiquement mises en minorité sur ces questions dans tous les forum internationaux. Nous sommes pris à notre propre jeu: débattre et accepter ce principe "un pays, une voix", c'est irrémédiablement nous condamner à renoncer à nos principes: par exemple, accepter la non-diffamation des religions comme un droit de l'homme, en exclure le respect des homosexuels et de toutes les préferences sexuelles, admettre que les femmes n'ont pas toujours les mêmes droits que les hommes, que, s'agissant de l'esclavage, seule la traite atlantique fut un crime contre l'humanité, et, last but not least qu'Israël est un Etat illégitime et raciste. Mais la politique de la chaise vide a aussi des inconvénients, car elle laisse des tribunes à des histrions du type Ahmadinedjad, et l'on peut comprendre que des pays comme la France ou la Grande Bretagne aient voulu malgré tout occuper le terrain. Mais alors, pourquoi laisser cette tribune au seul president iranien (avec-excusez du peu- les présidents togolais ou macédoniens?) Tant qu'à participer, n'aurait-il pas mieux valu qu'un Barack Obama, ou un Nicolas Sarkozy lui répondent et profitent de cette exposition médiatique pour plaider en faveur de leurs propres conceptions des droits de l'homme et de l'anti-racisme? Peut-être ont-il voulu éviter un affrontement alors que l'un comme l'autre ont besoin de se ménager Téhéran. Sans doute aussi n'ont-ils pas voulu donner trop d'importance à Durban II. C'est ignorer qu'aujourd'hui ces considérations diplomatiques ne pèsent pas lourd à côté de la médiatisation mondiale de ce sommet. Da'ailleurs, l'adoption, à la sauvette,et avec trois jours d'avance, du communiqué final-long catalogue de bonnes intentions sans couleur et sans saveur que personne ne lira- ne fait que renforcer l'impression première: l'évènement Durban II a tourné à la seule promotion des thèses iraniennes.

Il est peut-être temps que les démocraties fassent enfin ce qu'elles ont été incapables de faire jusqu'ici: Adopter une attitude commune de boycott de toutes les initiatives futures d'un conseil des droits de l'homme devenu le jouet des dictatures.
 
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